Ça fait déjà un moment que je voulais t’écrire, mais tu sais, je dois souffrir parfois de procrastination et le temps à passer sans que tu aies de mes nouvelles. J’imagine que tu as du tout imaginé pour expliquer ce silence.
Tu vois mon vieux Hugo, les rues de Barcelone ont la mémoire des rythmes et des sons auxquels viennent se mêler les rires de Maria-Luisa.
C’était délicat de pouvoir te parler d’elle sans évoquer des souvenirs que je savais encore très douloureux pour toi et je n’étais pas prêt à revoir la détresse s’installer dans ton regard lorsque j’allais évoquer ce que tu appelles la plus belle et cruelle rencontre de ta vie, juste avant ton départ. Je suis arrivé à me demander si tu n’avais pas, inconsciemment, mis en route le processus qui a abouti à son envol, un peu comme si tu avais toi-même miné le chemin que vous alliez prendre. Tu te comportais avec elle comme si tu appréhendais déjà ce qui allait se passer, une sorte de mémoire d’un futur que tu redoutais.
Cette façon si persuasive que tu avais de me dire que tu l’a connaissais, que tu l’avais rêvée ; le malaise dont tu parlais quelques jours avant votre rencontre, l’inexplicable attirance pour ce voyage à Barcelone toi qui ne supporte pas les villes trop grandes et ton acharnement pour que je t’accompagne, cette frénésie à chercher ce rendez-vous avec l’amour de ta vie. Je pensais au départ et tu plaisantais, une sorte de jeu auquel tu voulais me faire participer, comme si tu avais besoin d’un témoin, d’un narrateur de ta propre histoire.
Je te revois courir si vite, si follement pour aller à sa rencontre, à la rencontre d’une apparition d’un de tes rêves ; je te suivais avec le sentiment d’être le témoin d’un moment important, décisif pour toi.
Je me demande encore aujourd’hui si elle est entrée dans son rôle par jeu où si, comme tu me le dis, elle savait, elle aussi. Cette façon de trouver tout naturel lorsque c’est toi qui le décidait et la phrase qui résonne toujours dans ma mémoire où elle te disait « tu es le dernier homme de ma vie ». Je comprenais cette phrase et ton regard perdu dans le souvenir d’un présent déjà passé ne m’encourageait pas à être positif.
Votre disparition pour cause de coup de foudre réciproque ne pas laissé que de bons souvenirs, il m’était autorisé d’appréhender de voir partir des êtres aussi imprévisibles et le sentiment de m’attendre à quelque chose de dramatique ne me quittait pas. Je te savais à la fois grave et lucide, heureux et sans illusion sur un avenir que tu savais court.
J’aurais tellement voulu pouvoir te dire qu’elle était partie en Amérique du Sud ou en Inde qui la fascinait tant, mais les conclusions de l’enquête sont sans appel et le corps que l’on a retrouvé sur les rochers, en bas du sentier côtier qui mène à Cap Roig, est bien le sien.
Voilà pourquoi Hugo je ne me suis pas manifesté avant aujourd’hui et j’imagine quel va être ton désarroi à présent que tu as lu ma lettre, tu avais tellement l’espoir de la retrouver à Buenos Aires.
Alors que nous avions, il y a quelques temps, évoqué la possibilité de son trépas, tu avais eu cette réponse lapidaire que si c’était le cas, elle retournerait dans le pays si torturé de tes rêves, de là où elle n’aurait jamais du sortir.

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